Identité(s)
Par Jean-Francois le vendredi 6 novembre 2009, 11:38 - Régionales 2010 - Lien permanent

Reynald Drouhin, Doigts, 1992, huile sur toile, 73 x 92 cm. Alter ego
C'est une thématique que les écologistes n'arpentent pas trop. La terre est
connotée barrèsienne ou pire, pétainiste. Derrière le terroir, il y a son
cortège de traditions et de conservatismes : "la terre ne ment pas",
autrement dit, elle ne fait que se répéter et ignore le changement. Elle
fonctionne comme un cycle dans un monde qui s'est vendu au progrès.
Cette opposition de la terre préservatrice des traditions et du passé à la
ville moderne porteuse d'avenir avait du sens au XIXe et au XXe siècle. A cette
époque, la bourgeoisie triomphante (étymologiquement la classe urbaine) a
imposé son paradigme : c'est la ville qui porte nos espérances. A la
campagne le passé : bouseux, péquenots, culs-terreux, arriérés endogames,
dégénérés incestueux, endo-indigènes improductifs et désormais coûteux (voir la
PAC). Pour le dire simplement; une image assez dégradée. Du côté de la classe
ouvrière, tout se passait nécessairement à la ville.
L'écologie politique s'étant construite en milieu urbain (80 % de la population
en France et en Europe), elle a pourtant longtemps ignoré cette problématique,
d'autant qu'elle hésitait à se situer dans le débat institutionnel droite/
gauche dans les années 70. Issue pour une part de l'extrême-gauche
post-soixante-huitarde refusant trotskysme et maoïsme, mais vomissant tout
autant les partis institionnels (la "bande des 4", pour ceux qui se
souviennent), elle a durablement peiné à se faire une petite place dans le PPF
(paysage politique français). Les égarés du Larzac n'ont pas pris racine, au
sens politique du terme, et la candidature de René Dumont (un scientifique) à
la présidentielle a peut-être marqué ma mémoire de téléspectateur, mais pas
conquis l'électorat.
Dans les années 80 et 90, Brice Lalonde et Antoine Waechter se perdent dans une
écologie politique apolitique de droite (je résume) et Dominique Voynet fait le
choix de la "gauche plurielle" et entre dans le gouvernement Jospin : un
combat courageux.
Ces succès (et revers) ont fait entrer l'écologie dans la cour des grands
(celle des ministères) mais ont creusé le fossé originel entre ceux qui
"parlent" de la nature et ceux qui la vivent au quotidien. Pour faire court,
les écolos sont d'aimables bobos qui ne connaîtraient la nature que par ce que
leurs lectures leur en disent, ou le jardin de leur résidence secondaire, pour
les mieux lotis d'entre eux.
C'est probablement injuste. Mais cela pointe une difficulté intéressante. Ou
plutôt deux ambiguïtés qui font la force et la faiblesse des écologistes. A
gauche, on ne cesse d'instruire le procès vis-à-vis des écologistes d'être des
ralliés de la dernière heure, d'être intervenus bien tard dans le champ
politique, et de vouloir capter deux siècles de luttes à leur profit
(l'héritage socialiste en France, car qui se revendique encore en France, même
au PC, de Maurice Thorez ?). Chez les écologistes, le sort de la planète menace
de faire oublier celui des gens. Sociologiquement douteux, politiquement
incertains, les écologistes ne seraient donc pas de fiables convives.
A vouloir brasser tout l'air du monde, ils ne feraient que brasser celui du
temps, un peu de vent, et le syndrome Don Quichotte aidant, il suffirait
d'attendre pour que Sancho Panza ramène à l'écurie ce chevalier perdu revenu de
tous ses moulins. C'est l'hypothèse que l'on travaille au sein du PS pour les
régionales.
C'est assez amusant en un sens, car de base sociologique identifiable du PS, il
n'y en a plus guère non plus. En tout cas rien de stable. Ni à droite
d'ailleurs, ce qui explique la frénésie sondagiaire de Nicolas Sarlozy, qui a
compris avant les autres cette réalité. Le citoyen est volage. Pourquoi
donc ? Parce qu'il n'appartient plus à une terre, à un terroir, à une
famille. Nous avons célébré le nomadisme : intellectuel, touristique,
artistique, amoureux. Mais qui peut vivre heureux sans racines, sans famille,
sans origine, sans repères ? Pas tout le monde.
Eduquer, c'est fixer un point central à partir duquel on pourra évoluer. Sans
ce point central, c'est l'errance.
Si l'écologie est partout, elle n'est nulle part. En France, le PS agonise dans
un piège semblable : si la question sociale est partout, pourquoi la
confier au PS, assez mal en point par ailleurs ?
Donc, in fine, la question de l'identité :
1) Qui suis-je ?
2) D'où je parle ?
3) A qui je parle ?
C'est une question d'identité. Croire que l'on est tout le monde parlant à tout
le monde est une belle idée, mais une idée fausse en politique. Il y a ceux qui
sont pour et ceux qui sont contre. La mécanique républicaine pousse parfois les
gens les mieux intentionnés à l'abstention. Ce ne peut être qu'une solution
transitoire.
On ne peut pas s'abstenir éternellement. Il faut aussi trancher des questions simples. Les écologistes sont-ils de gauche ? Oui, majoritairement. Les écologistes font-ils confiance au PS pour porter leurs espérances ? Non. Les écologistes portent-ils un projet social qui aille au delà de la défense des limaces protégées. Oui. Les écologistes ont-ils d'autre message que planétaire ? Bien sûr, puisque le global n'est que la résultante de la multiplicité des problématiques locales. Mais ce message est complexe, et la politique n'aime pas la complexité. Les gens non plus, en général. Cette question d'identité est pourtant centrale en politique. Sans identité, pas d'adhésion. Mais comment conjuguer diversité et identité ? C'est la clé d'un succès futur aux régionales pour les écologistes.